Pendant que
les critiques de la guerre en Afghanistan s'amplifient aux États-Unis et dans
notre pays impérialiste, on oublie que
l'Inde et la Chine se disputent l’Afghanistan. Je remercie
Changement de société pour ce rappel de l'article de Sarah Davison parue dans le
Monde diplomatique dont je reproduis l'intégralité.
Inde et Chine se disputent l’AfghanistanPar
Sarah Davison

Dans le « grand jeu » qui se déroule en Afghanistan, la Chine est en train de gagner. Pas l’Inde. Bien que New Delhi ait apporté une contribution de plus de 1 milliard de dollars à Kaboul cette année que les deux pays partagent une histoire commune vieille de plus de cinq cents ans, Pékin, lui, marque des points politiques plus importants en Afghanistan et dans la région.
Au lieu de fournir de l’aide, la Chine met l’accent sur le commerce et les investissements directs étrangers, qui ont battu tous les records. En avril 2009, l’entreprise d’État China Metallurgical Construction Corporation a payé 3,5 milliards de dollars — plus du double de la somme escomptée — pour acquérir la mine de cuivre d’Aynak, à cinquante kilomètres au sud de Kaboul, dans la province du Logar contrôlée par les talibans.
« Autant la présence de la Chine s’affirme comme une série de succès diplomatique et politique, autant celle de l’Inde est une chronique d’échecs retentissants », estime l’ancien diplomate indien M. K. Bhadrakumar. Selon lui, la Chine gagne, car elle est concentrée sur ses objectifs. Pendant ce temps, l’Inde demeure obnubilée par son opposition au Pakistan, ce qui l’empêche de nouer des liens plus étroits avec Kaboul dans la crainte que ceux-ci tournent au seul bénéfice d’Islamabad.

L’exemple le plus flagrant est celui du gazoduc entre l’Iran, le Pakistan et l’Inde, que New Delhi néglige malgré ses énormes besoins. Ce projet très important aurait pu lui permettre de réduire sa pénurie énergétique et de stabiliser les relations régionales. Traversant l’Afghanistan de part en part, il aurait généré des milliers d’emplois pour la main-d’œuvre afghane, tout en développant les capacités techniques qui font cruellement défaut au pays. Mais New Delhi a peur de devenir dépendant de son voisin, ce gazoduc franchissant le territoire pakistanais.
Tandis que les autorités indiennes conçoivent l’Afghanistan comme un lieu où se joue leur opposition avec Islamabad, Pékin le considère comme un fournisseur de richesses pétrolières, gazières ou minérales, et un futur partenaire commercial. Une stratégie pragmatique qui apparaît plus solide et plus cohérente. Combinée avec un arsenal financier musclé, elle contribue à établir une confiance régionale.

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Le contenu des projets soutenus révèle parfaitement la différence entre les gouvernements chinois et indien — plus que l’ampleur même des programmes. Pékin a investi dans Aynak, qui constitue la deuxième réserve de cuivre du monde (plus de onze millions de tonnes). Outre les huit mille emplois directs attendus, la Chine s’est engagée à construire sur place une centrale électrique de quatre cents mégawatts, une fonderie, une ligne de chemin de fer jusqu’au Tadjikistan, et à faire de substantiels investissements dans l’enseignement, le logement et la santé.
Ces investissements sont typiques de sa façon de concevoir le développement, tant en Asie centrale qu’en Afrique. La Chine utilise en effet la création d’emplois et le développement économique pour promouvoir la stabilité, tout en veillant à satisfaire ses propres besoins en ressources naturelles. Ces engagements, expliquent les sources diplomatiques chinoises à Kaboul, prouvent que Pékin croit en la future stabilisation de l’Afghanistan. Au-delà, le soutien de la Chine aux pays voisins en difficulté vise également, selon eux, à assurer l’avenir, et singulièrement les échanges commerciaux au bénéfice de chacun des pays.
« Il faut placer ces choix dans le contexte du programme chinois de développement du “Grand Ouest”, qui a donné lieu à des investissements massifs dans les régions occidentales de la Chine, ainsi qu’au-delà de ses frontières, en Asie centrale, Asie du Sud et Iran », explique M. Niklas Norling, expert pour la Chine et l’Asie centrale auprès de l’Institute for Security and Development Policy de Stockholm (1). Il donne quelques exemples de ces investissements chinois : l’autoroute du Karakoram au Pakistan, le port de Gwadar, le gazoduc reliant le Turkménistan au Xinjiang, et un contrat énergétique de 100 millions de dollars sur vingt-cinq ans avec l’Iran.
En revanche, c’est l’Inde qui a construit le réseau apportant de l’électricité sept heures par jour à Kaboul et qui, ainsi, met fin aux constantes coupures de courant — ce qui est évidemment très populaire auprès des Afghans. L’électricité vient directement d’Ouzbékistan grâce à de nouvelles lignes à haute tension qui ont coûté cher, car elles franchissent le col de Salang, à plus de quatre mille mètres d’altitude. New Delhi a aussi créé une série de petits projets de développement majoritairement situés dans la région fort instable de la frontière nord entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il investit également de fortes sommes dans des programmes sanitaires et alimentaires qui offrent des services de qualité bien supérieure à ceux dont bénéficient ses propres citoyens.

Tous ces efforts n’ont cependant rien changé. Le 8 octobre 2009, une bombe dissimulée à bord d’une voiture a
explosé devant l’ambassade indienne à Kaboul — le second attentat en moins d’un an. Ces deux explosions, mises au compte du réseau Haqqani, lié à Al-Qaida, ont tué plus de cent cinquante personnes et blessé des centaines d’autres. Elles sont considérées comme une réaction à la montée de la présence indienne dans un pays que le Pakistan voit comme sa chasse gardée.
Tandis que l’Inde affirme sa présence diplomatique avec une ambassade imposante dans la capitale, et quatre consulats dans l’ensemble du pays, la Chine a choisi la voie opposée : une ambassade modeste, peu fournie en personnel et bien dissimulée derrière une porte rouge rarement ouverte. Volontairement, à l’image de son aide, elle fait profil bas. Son projet le plus important se chiffre à 25 millions de dollars, au bénéfice de l’Hôpital de la république à Kaboul, doté de trois cent cinquante lits; inauguré en août, il se révèle maintenant le mieux équipé de tout le pays. Mais la priorité est donnée aux investissements sur des projets qui apportent un retour immédiat pour Pékin, tout en stimulant le développement économique local.
Désormais, les sociétés indiennes tentent de rivaliser. De nouveaux gisements viennent d’être découverts, dont deux de cuivre, plusieurs autres contenant cuivre et or. Sans oublier le gisement de fer de Hajigak, à cent trente kilomètres à l’ouest de Kaboul, avec un milliard huit cents millions de tonnes de réserves, dont l’exploitation fait l’objet d’un appel d’offres. Cinq compagnies indiennes sont en concurrence avec une société d’État chinoise. Kaboul demande en échange une aciérie, une ligne ferroviaire et une usine de fertilisants pour l’agriculture — autant de projets qui devraient permettre de multiplier les emplois. Selon des sources afghanes, les Chinois seraient favoris en raison de leur expérience avec la mine d’Aynak. Compte tenu du nombre de travailleurs qui pourraient être recrutés, celui qui gagnera verra son aura s’accroître, dans un pays où sont encore basés plus de cent mille soldats venant de pays occidentaux.
Savoir en fin de compte qui de la Chine ou de l’Inde tirera profit de ses relations avec l’Afghanistan dépend en grande partie de l’évolution politique sur le terrain. Mais la Chine semble être en mesure d’obtenir d’ores et déjà un meilleur retour sur investissement.
1 Interview à
http://www.eurasianet.org/, l’organisme fondé par le milliardaire George Soros
* Journaliste à Kaboul. Ce texte est extrait d’un article publié par Far Eastern Economic Review, Hongkong, novembre 2009.