Un extrait éloquent
Le 13 mai 1996, donc, quelques-uns des principaux banquiers des Etats-Unis furent reçus pendant quatre-vingt-dix minutes à la Maison Blanche par les principaux membres de l’administration. Aux côtés du président Clinton, le ministre des finances, M. Robert Rubin, son adjoint chargé des affaires monétaires, M. John Hawke, et le responsable de la réglementation des banques, M. Eugene Ludwig. Par un hasard assurément providentiel, le trésorier du Parti démocrate, M. Marvin Rosen, participait également à la réunion. D’après le porte-parole de M. Ludwig, « les banquiers discutèrent de la législation à venir, y compris des idées qui permettraient de briser la barrière séparant les banques des autres institutions financières ».
Instruit par le krach boursier de 1929, le New Deal avait proscrit aux banques de dépôt de risquer inconsidérément l’argent de leurs clients, ce qui obligeait ensuite l’Etat à renflouer ces institutions par crainte que leur éventuelle faillite ne provoquât la ruine de leurs nombreux déposants. Signée par le président Franklin Roosevelt en 1933, la réglementation, toujours en place en 1996 (loi Glass-Steagall), déplaisait fort aux banquiers, soucieux de profiter eux aussi des miracles de la « nouvelle économie ». Le « café de travail » visait à rappeler ce désagrément au chef de l’exécutif américain au moment où il se souciait d’obtenir que les banques financent sa réélection.
Quelques semaines après la rencontre, des dépêches annoncèrent que le ministère des finances enverrait au Congrès une panoplie législative « remettant en cause les règles bancaires établies six décennies plus tôt, ce qui permettrait aux banques de se lancer très largement dans l’assurance et dans la banque d’affaires et de marché ». La suite, chacun la connaît. L’abolition de la loi Glass-Steagall fut signée en 1999 par un président Clinton réélu trois ans plus tôt, en partie grâce à son trésor de guerre électoral (4). Elle attisa l’orgie spéculative des années 2000 (sophistication toujours plus poussée des produits financiers, du type des crédits hypothécaires subprime, etc.) et précipita le krach économique de septembre 2008.
En vérité, le « café de travail » de 1996 (il y en eut cent trois du même genre à la même période et au même endroit) ne fit que confirmer les pesanteurs qui jouaient déjà dans le sens des intérêts de la finance. Car c’est un Congrès à majorité républicaine qui enterra la loi Glass-Steagall, conformément à son idéologie libérale et aux souhaits de ses « mécènes » — les parlementaires républicains étant eux aussi arrosés de dollars par les banques. Quant à l’administration Clinton, avec ou sans « café de travail », elle n’aurait pas résisté longtemps aux préférences de Wall Street alors que son ministre des finances, M. Rubin, avait dirigé Goldman Sachs. Tout comme d’ailleurs M. Henry Paulson, aux manettes du Trésor américain lors du krach de septembre 2008. Après avoir laissé trépasser Bear Stearns et Merryl Lynch — deux concurrents de Goldman Sachs —, celui-ci renfloua American International Group (AIG), un assureur dont la faillite aurait atteint son plus gros créancier... Goldman Sachs.
Pourquoi une population qui n’est pas composée en majorité de riches accepte-t-elle que ses élus satisfassent en priorité les demandes des industriels, des avocats d’affaires, des banquiers, au point que la politique en vienne à consolider les rapports de forces économiques au lieu de leur opposer la légitimité démocratique ? Pourquoi, lorsqu’ils sont eux-mêmes élus, ces riches se sentent-ils autorisés à étaler leur fortune ? Et à clamer que l’intérêt général impose de satisfaire les intérêts particuliers des classes privilégiées, seules dotées du pouvoir de faire (investissements) ou d’empêcher (délocalisations), et qu’il faut donc constamment séduire (« rassurer les marchés ») ou retenir (logique du « bouclier fiscal ») ?
Ces questions amènent à évoquer le cas de l’Italie (lire La grande désillusion des juges italiens. Dans ce pays, l’un des hommes les plus riches de la planète a non pas rejoint un parti avec l’espoir de l’influencer, mais créé le sien, Forza Italia, pour défendre ses intérêts d’affaires. Le 23 novembre 2009, La Repubblica a d’ailleurs établi la liste des dix-huit lois ayant favorisé l’empire commercial de M. Silvio Berlusconi depuis 1994, ou qui ont permis à ce dernier d’échapper à des poursuites judiciaires. De son côté, le ministre de la justice du Costa Rica, M. Francisco Dall’Anase, met déjà en garde contre une étape ultérieure. Celle qui verra dans certains pays l’Etat se mettre au service non plus seulement des banques, mais de groupes criminels : « Les cartels de la drogue vont s’emparer des partis politiques, financer des campagnes électorales, et ensuite prendre le contrôle de l’exécutif (5). »
Au fait, quel impact la (nouvelle) révélation de La Repubblica a- t-elle eu sur le destin électoral de la droite italienne ? A en juger par son succès aux élections régionales de mars dernier, aucun. Tout se passe donc comme si les relâchements ordinaires de la morale publique avaient « mithridatisé » des populations désormais résignées à la corruption de la vie politique. Pourquoi s’indigner alors que les élus veillent en permanence à satisfaire les nouveaux oligarques — ou à les rejoindre au sommet de la pyramide des revenus ? « Les pauvres ne font pas de donations politiques », observait assez justement l’ancien candidat républicain à la présidence John McCain. Depuis qu’il n’est plus sénateur, il est devenu lobbyiste de l’industrie financière.
Le texte intégral disponible ICI Monde diplomatique
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