Véritable monument du syndicalisme, Michel Chartrand a marqué plusieurs décennies de l'histoire sociale du Québec. Tout au long de sa vie, il s'est battu pour les travailleurs, les démunis, les exploités et les accidentés du travail.
Source La Presse
Voici un témoignage de Gil Courtemanche très pertinent.
L'homme révolté
Et puis il existe de rares personnes qu'on dirait nées avec un besoin si aigu de justice, d'équité et de bonheur qu'il leur est impossible de ne pas vivre en état de révolte permanente. On pense souvent que ces hommes révoltés vivent tristement, occupés qu'ils sont à sans cesse dénoncer les injustices, et qu'ils ne peuvent jouir des beautés de la vie. On se trompe. L'homme révolté, pour parvenir à l'équilibre sur la corde raide de la critique permanente, doit croire profondément au bonheur et à la beauté des choses. C'est parce qu'il est profondément inspiré par la beauté et le bonheur qu'il en fait sa revendication incessante. Tels étaient Camus, Éluard, Ferré et, pour moi, près de moi, en moi, l'homme dont la rencontre fut la plus déterminante pour le reste de ma vie, Michel Chartrand, notre homme révolté, mon homme révolté.
C'est Michel, mon premier employeur, qui me mena au NPD. Il faut dire que dans son imprimerie de la rue Saint-François-Xavier, on ne savait pas si on imprimait ou si on faisait de la politique. De ce capharnaüm sortaient publications syndicales, brochures du NPD, pamphlets du Mouvement contre le nucléaire, conventions collectives et autres feuillets de groupes engagés dans la réforme de la société. Les presses fonctionnaient beaucoup plus efficacement que le service de perception des factures en souffrance.
On ne retient souvent de Michel que ses coups de gueule, ses excès de langage, ses raccourcis explosifs, sa faconde. Ce qu'on ne comprend pas, c'est que contrairement à ce que nous expliquent les politiciens d'aujourd'hui, plus on connaît les dossiers, plus on est en «crisse» et en «tabarnac». Plus on maîtrise l'analyse, plus on découvre que les solutions justes et équitables sont politiquement simples. Michel connaissait ses dossiers et ses colères simples étaient le fruit d'une profonde réflexion. Je ne sais pas s'il connaissait la phrase de l'écrivain Roger Vailland, selon qui «seuls les salauds nous disent que la politique est complexe», mais je crois qu'il était de cet avis.
Auprès de Michel, j'ai aussi découvert les limites de l'action syndicale, qui, si elle veut concrétiser ses valeurs, doit déboucher sur l'action sociale et l'action politique. Mais surtout, j'ai appris que la révolte n'est qu'un feu de paille au pire, un feu d'artifice au mieux, si elle n'est pas le fruit d'une lecture du monde nourrie par des valeurs fondamentales. Mauvais catholique mais chrétien exemplaire et convaincu, Michel incarnait ces valeurs: la générosité, la recherche de la justice, le partage, la solidarité humaine et, surtout, l'obligation sacrée de ne pas pratiquer l'indifférence et de travailler sans cesse à la possibilité du bonheur et de la beauté. C'est un lourd héritage que tu me laisses, Michel.
Source le Devoir
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