jeudi 22 avril 2010

Débat sur l’identité nationale

Pour les nationalistes québécois et nos ténors de la laïcité en mal de lutte qui ont trouvé un terrain fertile longuement préparé par l'extrême droite auquel ils associent leur voix, je leur suggère cette lecture.


« Cinq belles réponses à une vilaine question »
de Sylvie Tissot & Pierre Tevanian


Au terme du « débat sur l’identité nationale » organisé par Éric Besson, l’heure est au bilan, non pas sur la nature de ladite identité nationale, mais sur la signification d’un tel « débat », sa fonction, ses effets sociaux et enfin la réponse politique qu’il appelle.

Si en effet une identité nationale doit aujourd’hui être interrogée, ce n’est pas une identité raciale, confessionnelle ou culturelle, mais une identité politique. Non pas une identité immémoriale et éternelle (cet improbable « Occident judéo-chrétien » autour duquel on voudrait nous faire communier), mais une forme historique singulière. La question à se poser n’est pas « Qu’est-ce que la France? », mais « Qu’est-ce, politiquement, que la France de 2010? » Non pas « Que sommes-nous? », mais « Que sommes-nous devenus pour accepter d’être réduits à une nationalité? » Non pas « Comment promouvoir la fierté d’être français? », mais « Pourquoi faudrait-il être fier d’être français? Qui veut qu’on le soit, et pour quoi faire? ».

Il n’y a bien évidemment aucune raison d’être fier d’être français,**(voir ma note) premièrement parce que nous ne sommes pour rien dans cette nationalité dont nous ne faisons qu’hériter; deuxièmement parce que Pétain et Lacoste sont aussi français que Jean Moulin et Franz Fanon, parce qu’à côté des innombrables oeuvres artistiques, culturelles, sociales ou politiques admirables produites par des Français existent aussi des guerres, des oppressions, des bassesses et des lâchetés tout aussi innombrables et tout aussi françaises; troisièmement parce que, de Samuel Beckett et Pablo Picasso à Missak Manouchian et Olga Bancik, des étrangers, de passage ou installés en France, ont eux aussi marqué positivement l’histoire du pays; enfin parce que les Françai-se-s les plus admirables ont toujours été celles et ceux qui ont fait passer avant la nation leur appartenance à une autre communauté, transnationale : la communauté scientifique, celle des artistes, des musiciens, des philosophes, des antifascistes, des femmes, des prolétaires, des damnés de la terre, des nègres ou des Créoles…

Une fois rappelées ces évidences, cinq leçons nous paraissent pouvoir être tirées de cette séquence de « débat », que synthétisent cinq contre-mots d’ordre, apparus dans le mouvement social et la culture populaire ces dernières semaines, ces derniers mois ou ces dernières années.

Leçon 1 « Nous ne débattrons pas ! » À lire sur le site de Michel Collon

Leçon 2 « Tous ensemble ! »

Une autre raison de ne pas débattre est qu’il est inacceptable que soient imposés ce débat-là, ces catégories-là (l’identité, la nation) et ces enjeux-là (la fierté d’une identité, l’amour d’une nation), alors que l’urgence sociale est à d’autres débats – et bien plus : à d’autres combats – structurés par d’autres enjeux (l’égalité, la justice sociale) et d’autres catégories (la classe, le genre, le stigmate raciste ou homophobe). L’opération obéit à une logique implacable : la recherche d’une identité a pour fonction première d’évacuer la demande d’égalité, tandis que la dimension nationale évacue la dimension sociale. Il s’agit en somme d’occuper tout le terrain idéologique et médiatique afin d’écarter ou d’étouffer d’autres questions – les vraies de notre point de vue – qui se posent, ou plus précisément que tentent de poser des acteurs sociaux de plus en plus nombreux, avec les moyens qui sont les leurs et qui ne sont ni des débats en préfecture ni des prime time Besson-Le Pen chez Arlette Chabot : la grève, la manifestation, l’émeute – ou cette émeute électorale que fut le vote « non » au referendum européen de 2005.

Cette stratégie est elle aussi très classique – au moins aussi vieille que le capitalisme, sans doute davantage. Pour reprendre une formule de Saïd Bouamama, il s’agit, en produisant des affects d’amour (de la patrie) et de haine (de « l’étranger »), d’ « unir ceux qui pourraient s’opposer » (les petits blancs exploités et leurs exploiteurs blancs) tout en « divisant ceux qui pourraient s’unir » (les exploités blancs et non-blancs, français et étrangers, musulmans et non-musulmans) [1]. C’était déjà l’une des fonctions de l’antisémitisme de la droite extrême de l’entre deux guerres, tel que l’analysait Sartre : la commune détestation du Juif était le moyen pour les maîtres de communier avec leurs serviteurs [2]. Le même marché de dupes est aujourd’hui proposé par la coalition d’extrême droite plurielle qui nous gouverne , autour d’un nouveau bouc-émissaire : « l’Arabo-musulman ». Et c’est parce qu’une part importante du peuple de gauche accepte ce marché de dupes que la division l’emporte et que les mobilisations sociales contre les licenciements, la précarisation du travail et le démantèlement des services publics ont tant de mal à s’imposer.

À cette stratégie de diversion et de division, la réponse adéquate est le toujours actuel « Tous ensemble », qui nous nous rappelle la nécessité d’un rassemblement, avec nos différences identitaires (notamment nationales, ethniques, culturelles, religieuses), autour d’intérêts communs (en l’occurrence de classe). Il s’agit en somme de tenir bon sur l’un des fondamentaux du mouvement ouvrier : l’idée que le « travailleur français » dont se réclame Sarkozy a davantage en commun avec son collègue de travail ou son voisin de palier étranger et/ou africain et/ou musulman et/ou sans-papiers qu’avec Éric Besson, Laurence Parisot ou n’importe quel patron ou actionnaire franco-français et catho-laïque.

Leçon 3 « Nique la France ! »
Leçon 4 « Non à l’intégration par le jambon ! »
Leçon 5 « Nos identités ne sont pas nationales ! »


Lire le texte intégrale sur le site de Michel Collon

[1] Cf. Saïd Bouamama, L’Affaire du foulard islamique, ou la production d’un racisme respectable, Éditions Le Geai Bleu, 2004

[2] Cf. Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, 1946

**Quand Samuel de Champlain (fondateur de Québec) a marié Hélène Boullé le 30 décembre, 1610 à Paris, elle avait seulement 12 ans tandis qu’il avait approximativement quarante ans!

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